Dans le giron des rivages sans retours, dort l'ombre absorbant souvenirs et espoirs dans un spasme qui hoquète les
relents d'une émotion, souveraine et basse comme le bruit des graviers sur la route : l'arbre solitaire, aveugle aux visages qui le supplient, courbe sa grave échine vers le ravin, afin
d'apaiser la soif qui le tenaille du duvet sombre des paupières qui mirent le courant plus bas. Aucune existence, si éclectique, si éphémère soit elle ne saurait le satisfaire au fur et à mesure
que sa peau se rigidifie, et que l'arête de son nez ne peut soutenir le roitelet sans que ne coule une larme vers l'océan. A sa vue, mon horizon semble s'émailler et disparaitre sous des
effluves dignes du plus fort alcool, alors que mon attention tire vers les parterres gazonnés de mon départ. Mon cœur envie d'autres sources et des flores plus dignes d'habiter les riches
terreaux de mon corps. Je renie alors les consolations de la promenade pastorale pour espérer celle de communautés diaphanes des jeunes filles en éclosion. Humanité : Ô ma jeunesse
immobile.
Parfois, de la brume violacée du matin, sort une locomotive en trombe, dispersant de son vrombissement les quelques
veloutes qui tenaient les branches de la lisière au repos. Et mon cœur palpite alors, mes dents semblent mordre quelques fruits sortis tout droit de mes entrailles, et ma main prend plus de
lignes que ma naissance m’en donna ; mon corps vibrant alors comme du cristal appelle, et, à mes oreilles sourdes, semble rugir le retour des étourneaux, dans un renversement du temps,
annonçant une matérialité, une sève, celle qui s’épanche avec les premières neiges sur le sol gelé. Mon visage fuit alors la sombre percée et dans un trouble lié à l’émoi du cœur, ma marche
reprend sur le sol caillouteux et instable : un pas se dérobe après l’autre : la marche est harassante !
Je ne pensais pas arriver à ce poste de guet ou de garde, je ne sais, si ce n’est qu’il était éclairé par ce lampadaire à
la lumière blanche et crue se perlant au hasard sur la nuit humide. Une lumière chaude scintillait à l’intérieur comme une invitation de l’hôte à rester, pour toujours parmi ces 4 murs de
bouleau, ah ! Invitation impossible, ma grande carcasse ne pourrait passer la porte et ces espoirs ont l’impossibilité des rêves de solitaires !
Je m’avançais et me tapis tout au long de la façade, tout contre elle, chauffé par l’âme du bois revigorée par la nuit
vibrante, écoutant le bruit sourd du feu comme une note de violoncelle. Je m’endormis …
J’aimerais accrocher de douces capelines aux porte-manteaux de mes combats ; que sont-ils sinon quelques
paratonnerres par ciel d’été attirant parfois un merle rieur, trouvant ami dans l’ombre projeté sur le sol de clair gazon. Et pourtant je me sens alors arbre aux cents gazouillis ;
poursuivant la ligne de crête de la colline avoisinante de mon regard mélancolique ; enviant ces herbes folles qui dansent sous le vent. Mon cœur se gonfle alors, se répandant sur mon flanc
en une sève abondante, gluante, et mon effroi se lit alors sur mon visage craignant quelques profanes qui apaiserait ainsi sa soif. J’ai cette prescience de mon corps par le sang que je fais
mien, et sa circulation est celle de la vie de mes émotions, chaque artère étant l’épithète de quelque verset proféré par le très Haut. Ma liberté dans les membres seulement, cette liberté qui
est comme ce long apprentissage d’une nage savante dans la sphère de mon sang qui fait écho à cette colline.
Le carillon sonne au loin et cette herbe folle continue à danser.
Souffle sur les bougies posées comme des petits cailloux, s’égayant de l’haleine tiède de l’enfant aux six passages, et
le marbré du gâteau s’incline à quelques ombres, un oiseau par la fenêtre saluant le jour, pitance au corps qui s’enracine un peu plus. Je ne connais plus l’odeur de l’atmosphère de cette
époque, si ce n’est l’harmonie salée de ces rivages aux bouches souriantes de ma mère et de l’ensemble de la famille, cette effusion qui me revient comme un signal de ces âges –souviens-toi- d’un
cœur qui a pris sa force de ces moments et qui bat de cette pulsion maintenant, et pourtant que le flash d’un appareil photo arrête. J’allonge le bras comme ma mère le faisait pour couper le
gâteau
Pâques :
Sonnailles de la grande cloche.
Les voitures tohu-bohutent sur la grand-place,
Les sourires des croyants s’arquent :
O liesse des badauds berçant quelque espoir !
O miséricorde dans les gémissements des estropiés !
Je l’écoutais, comme une pensée, songée ; et de mes yeux clos gonflés des éthers de
ma nuit, je grondais, dans une grande inspiration féconde. Mille étoiles alors étincelantes se sont éteintes alors que leur lumière ont germées dans l’iris de mes yeux, leur donnant la visions que
j’attendais, celle de l’horizon que je possédais alors, dans le creux de mes mains, à ma portée. Et cette connaissance fait que je marche sur les eaux : Une couronne sur mes yeux, revendiquant
les épines, mais ne goutant que l’onctuosité du sang.
Un pépiement, au loin, que je ne constate pas d’abord, mais qu’un courant d’air tiède évoque. Un pépiement comme le seul
refrain de ma pensée qui semble chercher le repos. Tout y tend : la chaleur du corps, mes yeux fatigués naviguant sur la surface crème du bureau, et soudain ce pépiement pour me
rappeler quelque soubresaut, qu’un objet existe encore, étranger, métallique, comme ce souffle jouant momentanément avec le silence pesant des rideaux sombres. Je ne peux m’empêcher d’évoquer
quelques sourires d’enfance qui me reviennent, sans vraiment connaitre ce à quoi je souriais. Le contentement de quelque paix obtenue. Et la bibliothèque de ma grand-mère se détachait alors en
fond, comme un mur impavide, de tomes luxueusement reliés, du Grand Meaulnes ou du général De Gaulle. Et ce sourire édenté que j’affichais alors était la marque de cette frange blonde que je
portais, connivence avec les us d’une époque marquée par le gris des photos des journaux, une certaine fièvre alors que je naissais à moi-même dans les règles, et ce mot est important. Et je me
rends compte à quel point, être de son époque pour une jeunesse souriante, mène l’adulte qui pousse en lui à trouver autre chose, ainsi qu'à se laisser porter par les vagues du désir d’un
voisinage qui prend avec l’âge, les allures du monde.